Le chemin commence toujours en suivant les lignes et les courbes de niveau d’une carte IGN dépliée sur le sol du salon. Dans le confort du logis, les noms des villages chantent l’aventure à venir, en l’occurrence : Espinchal, La Godivelle, Anzat-le-Luguet, Laurie, Allanche… Autant de signes à lire comme une partition jouant sa musique le long d’un tracé défini et promettant à parts égales : émerveillement, épuisement, rencontres, épiphanies et la tentation de renoncer. Rêver la marche à venir en sortant du placard ce vieux compagnon de 45 litres, le remplir selon les préceptes MUL (Marche Ultra Légère) avec du matériel acquis au fil des années. Une fois rempli, le sac pèse 12 kilos, nourriture pour 4 jours et nécessaire pour le bivouac compris. Modeste prix à payer par le corps pour une liberté incomparable : celle d’arpenter le paysage, sans autre contrainte que de trouver un endroit plat le soir venu, ouvrant de préférence sur des panoramas grandioses.
Arpenter le paysage, sans autre contrainte que de trouver un endroit plat le soir venu…
Puis vient le moment où il est temps de réellement partir et d’éprouver ce mélange d’appréhension et d’excitation du départ. Pour cette fois, le bout du monde est à une heure de co-voiturage, direction Égliseneuve-d’Entraigues pour six jours de marche sur le territoire des vaches rouges, ces vaches Salers à la robe écarlate dans les lueurs du soir et aux cornes impressionnantes.

C’est leurs portraits robots dessinés ça et là qu’il conviendra de suivre pour faire le tour du Cézallier. 135 kilomètres pour le tracé officiel, entre Puy-de-Dôme et Cantal, entre plateaux et vallées, entre les arbres des forêts obscures hantées par les cerfs en rut poussant chaque nuit, au début de l’automne, leur brames douloureux. Et puis la traversée des villages battus par le célèbre vent qui souffle ici : l’Écir, qui se cogne aux murs massifs, forme de gigantesques congères en hiver et forge le caractère des dernières personnes qui lui font face à l’année. Sur ce territoire, l’Auvergne est aussi profonde que les lacs majestueux qui jalonnent le parcours. Elle est aussi sauvage que ses cascades hypnotiques. Elle est ce chant unique poussé en patois par les éleveurs qui rappellent leur troupeaux à l’approche de la nuit. « Illusion vient là » a répété plusieurs fois un de ces beaux vieillards toujours actifs, un soir au dessus de Marcenat.
